MAYS MOUISSI « CERTAINS PAYS S’EN SORTIRONT MIEUX QUE D’AUTRES FACE AU COVID-19 »

Dans une interview accordée à nos confrères de afrique.latribune.fr, l’économiste gabonais revient sur la capacité des économies africaines à faire face à la pandemie du nouveau coronavirus (COVID-19)

La Tribune Afrique – La crise du COVID-19 impactera négativement les économies africaines, notamment celles dépendantes du pétrole. La Commission économique pour l’Afrique prévoit une décélération de la croissance régionale à 1,8%. Quelle analyse faite-vous de la situation, d’autant que certaines de nos économies commençaient à peine à sortir la tête de l’eau ?

Mays Mouissi – La crise sanitaire engendrée par le COVID-19 a débouché sur une crise économique majeure à l’échelle planétaire. Les économies africaines n’étant pas homogènes, on peut penser que l’impact de cette crise sera différent d’un pays à l’autre avec cependant un point commun : le caractère récessif de la crise sur l’économie des différents pays du continent. En effet, outre la chute des prix du pétrole de plus de 50% par rapport à janvier et la baisse des prix d’autres matières premières, la crise a fortement ralenti le commerce international, les déplacements des personnes et par conséquent réduit considérablement les ressources générées au bénéfice de nombreux pays africains.

Plus longue sera la crise, plus grands seront les déséquilibres macroéconomiques et encore plus grand sera le nombre d’emplois menacés. C’est pourquoi en parallèle de la riposte sanitaire, il est urgent que les Etats viennent en soutien aux entreprises pour assurer leur pérennité et leur permettre de traverser la crise en préservant autant d’emplois que possible. Il faudra certainement rechercher ces mécanismes de soutien dans les politiques budgétaire et monétaire en s’exonérant parfois ponctuellement de règles de convergence à l’instar de ce que l’on observe au sein de la zone euro pour les pays africains appartenant à un espace monétaire commun. Enfin, il faudra faire jouer pleinement la politique sociale des Etats pour être aux côtés des populations.

« Le COVID-19 doit attirer l’attention des gouvernants sur le modèle économique des pays africains »

Masques, gels hydro-alcooliques, … sont autant de nécessités pour combattre la pandémie au quotidien, mais largement importés en Afrique. Cette crise met en évidence le déficit d’industrialisation du Continent longtemps décrié. Comment les pays peuvent-ils y répondre dans ce contexte d’urgence ?

Je pense qu’il faut nuancer : certains pays africains disposent d’unités de fabrication de masques, c’est notamment le cas du Maroc. La formule de fabrication du gel hydro-alcoolique étant désormais en libre accès sur le site de l’OMS, certains pays ont privilégié la fabrication par les pharmaciens, d’autres comme le Gabon qui dispose d’unités de fabrication de médicaments ont opté pour la voie industrielle. L’une et l’autre viennent s’ajouter aux stocks existants ou importés. En cas de pénurie reste l’option de la coopération internationale avec certains pays à l’instar de la Chine.

Cela dit, le COVID-19 doit attirer l’attention des gouvernants sur le modèle économique des pays africains particulièrement extravertis et plus généralement sur le système économique planétaire qui est tellement mondialisé et globalisé que le monde se trouve structurellement fragilisé quand se présente une crise de cette nature. Après cette crise, il faudra tirer les enseignements et certainement changer certains paradigmes de nos modèles économiques.

Les pays peuvent-ils songer à une coordination de leur riposte économique face à la pandémie, afin d’éviter un potentiel gouffre financier ?

L’idée d’une plus grande coordination des réponses des gouvernements africains face au COVID-19 notamment sur le plan économique parait être du bon sens. Cependant, l’urgence créée par la pandémie et l’hétérogénéité des impacts entre différents pays rend difficile sa mise en œuvre opérationnelle. C’est certainement ce qui explique que chaque pays du continent gère la crise selon sa propre stratégie et avec les moyens dont il dispose.

Par ailleurs, il est difficile d’apporter une réponse harmonisée et coordonnée entre des pays qui appartiennent à des espaces économiques différents. Ce qui me parait envisageable à court terme pourrait être de créer un fonds africain spécial COVID-19 pour accompagner les efforts des Etats en matière de soutien aux entreprises et de relance économique.

Les entreprises subiront de plein fouet les conséquences de cette crise sanitaire. Au Gabon, à titre exemple, le gouvernement demande au patronat de tout faire pour préserver les emplois. Ailleurs, TPE et PME envoient déjà des SOS à l’Etat. L’Afrique a-t-elle les moyens et capacités de répondre, dans le contexte actuel, à la problématique de l’emploi ?

Les Etats sont inégaux devant les réponses qu’ils peuvent apporter à la crise car ils ne disposent ni des mêmes ressources ni du même système économique et social. Certains pays s’en sortiront mieux que d’autres mais en tout état de cause, il est indispensable de soutenir les entreprises. Il ne faut pas seulement leur demander de préserver l’emploi, il faut les aider à le faire via des fonds de soutiens, une politique fiscale et sociale adaptée, des reports de charges, etc. Il y aura des destructions d’emploi, c’est évident. L’enjeu pour les Etats et les entreprises est de faire en sorte qu’il y en ait le moins possible. Il s’agit d’une responsabilité partagée.

A votre avis, les économies africaines sont-elles prêtes d’oublier l’exercice 2020 ?

Je l’ignore. Ce que je sais en revanche c’est que la crise créée par le COVID-19 doit nous emmener à réfléchir sur le modèle de société dans lequel nous souhaitons évoluer à l’avenir et sur l’importance de disposer de systèmes de santé de qualité pour préserver la vie humaine.

crédit: RISTEL TCHOUNAND

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